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Text (french) - Michel Sicard
Kyung-ae ( HOMEPAGE )03-03 11:18

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SCARIFICATIONS, SILLAGES


Qu’est-ce que la peinture ? Un corps, une peau. De cette observation simple, mais étonnante dans ses prolongements possibles, Kyung Ae Hur en a tiré une esthétique de la surface et le la matière. Bien plus profondément que ne l’avait imaginé le groupe Supports Surfaces, la déconstruction est au centre de son travail, et rien dans cette entreprise de sape ne sera épargné. La toile, elle la peint avec force matière, et couleurs vives, puis elle la taille en pièces, elle la gratte, elle la scarifie, ou elle la découpe en lanière fines verticales, rendant tout sujet illisible, ou encore elle la réduit en fines parcelles de peinture détachées du support qui sont comme les restes d’un gigantesque raclage de la surface. Quelquefois des lambeaux pendent et s’enroulent comme des langues de vieille tapisserie. D’autres fois on a l’impression de retourner à la poussière, comme une fin du monde. Avec Kyung Ae Hur la peinture s’est vraiment mise à déchanter.

C’est d’abord une vision sadienne du tableau,  que les ongles ont griffé, que la lame du cutter a tranché, que d’invisibles Parques ont détissé… Au-delà de l’art informel, du tachisme, cette mise en parcelles et copeaux de la surface est un adieu déchirant à la peinture occidentale, celle qu’on voit dans les musées et les foires, et qu’on enseigne aussi dans les universités coréennes, dans les département de peinture occidentale. A toute cette histoire de la peinture, l’artiste veut dire adieu, un adieu qui a goût d’apocalypse.

C’est de cette démolition calculée de la peinture qu’elle a fait son œuvre, dans l’art contemporain, recueillant cette précieuse sciure, ces reliquats d’une chapelure chromatique, comme si l’on devait voir désormais l’image autrement : dans ses composants nus, in-supportables, car elle sait que l’ancien tableau est un coup monté, dans ses ingrédients multiples et hétérogènes, criant, crissant, grinçant, ou alors quantitativement, en tas plus ou moins conséquents de déchets bigarrés. Ainsi s’expliquent ses dispositifs pour recueillir les traces de cette poudre aux yeux : de petites étagères, comme au bas de nos anciens tableaux noirs, recueillaient la précieuse poussière, transformant en sable chamarré ce bel édifice. D’autres fois, c’est la toile même qu’elle détisse, défaisant l’ouvrage, telle Pénélope, rembobinant la pelote chromatique.

Cette peau de la toile qu’elle agresse allègrement ne cherche jamais la figure, mais la matière. La matière chromatique est pour elle, sous des dehors impulsifs, l’objet d’une profonde méditation. Peinture abstraite et presque phénoménologique, se limitant aux éléments qui rendent la peinture possible : pellicule plus ou moins épaisse, châssis, toile tissée, couleur.  Cette peinture abstractisée, Kyung Ae Hur l’approfondit, elle la fouille, elle la scarifie, avec force fantaisie qui va de la pelade à la fantasmagorie.  Loin d’être dans la nostalgie de l’ancienne peinture, après qu’elle ait taillé et entaillé la toile, elle en fait des gerbes, toupets ou lanières, des chevelures pendant de tréteaux artistiquement dressés les transforment en cascades,  des fouets, de nouveaux fils giclant dans l’espace comme ceux de l’araignée… Elle veut manger ainsi nos regards piégés par ces filets défilés que l’artiste arachnéenne veut tisser autrement. Elle nous fait déglutir savamment les vues que nous pouvions avoir sur la peinture, sur l’ancienne peinture alimentaire, pour les broyer et les digérer autrement.

A y regarder de plus près, sa peinture n’est pas qu’un cataclysme de matière : elle est composée avec beaucoup d’économie, elle est tendre et fragile, sérielle et ordonnée mais parfois féérique. Kyung Ae Hur a le sens de la fête, dans la gerbe chromatique qu’elle impose au regard, où dominent les rouges et les verts fluo. Elle se nourrit aussi du spectre des couleurs coréennes qu’on lit sur les temples, la symbolique des couleurs qui nous font vibrer, tel un  mandala écartelé, avec le grand monde. Elle transforme ainsi sa peinture en un véritable festin. Ce sont des gâteaux qu’elle fabrique avec la mouture plus ou moins fine de ses toiles battues. Une cuillère nous donne à goûter cette impossible pitance, à remuer ce sulfureux cocktail. Elle recueille comme un moût précieux, dans des verres à pied pompeux, les restes de l’ancienne peinturlure : elle les transforme en un breuvage délicieux et futile qu’elle met dans des coupes pour que nous trinquions à la fin de l’art même, dans un grand démasqué de la peinture-peinture, qui prend toutes les couleurs du carnaval dans sa cartographie intime.

Bonne route, Kyung Ae Hur, avec cet enivrant festin de Pierre, qui pour une fois, dans les couleurs donjuanesques pour notre oeil rassemblées, se termine bien : dans une danse d’un art gai, ludique, impétueux, explosif, sérieux et régénéré.

Michel Sicard.

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